Courrier des lecteurs #1 : Pourquoi avoir une vie sexuelle ?

Niveau : débutant 
Temps de lecture : 5′
Bande-son recommandée : Elbow – Mirrorball

Une de mes lectrices a réagi à mes premiers articles destinés aux couples, et notamment à la vidéo d’Isabelle Constant, et m’écrit pour me poser deux questions que je trouve vraiment intéressantes :

« Pourquoi FAUT-IL absolument avoir une vie sexuelle, épanouie ou pas ?  On n’a pas le droit d’être un couple qui ne fait pas l’amour ?  »

A mon sens, les deux questions sont très différentes et méritent une double réponse.

Pourquoi faut-il absolument avoir une vie sexuelle, épanouie ou pas ?

Si j’étais un peu taquin, j’enlèverais le « ou pas » et je répondrais simplement :

« Il faut avoir une vie sexuelle épanouie, tout simplement parce que c’est possible. »

J’aime l’idée que, même si on ne peut pas tous avoir une villa immense au bord de la mer, ou se faire applaudir par des milliers de fans en délire, nous avons tous le potentiel pour être bien dans nos corps, bien dans nos sexes.

Mais la sexualité relève de l’intime, de la construction de chacun, et que dans ce domaine plus qu’en tout autre, je crois que des formulations comme « il faut » n’ont pas leur place. Et puis, la question le sous-entend bien : la société nous fait chier avec ses figures imposées.

En gros « il faut » vivre en couple et avoir des rapports hétérosexuels, plusieurs fois par semaine, à base de baisers, caresses, sexe oral, pénétration, orgasme. Et forcément dans cet ordre-là.

Avec une personne qui a à peu près notre âge, notre gabarit physique et si possible des origines et un milieu social proches des nôtres.

Tout ça en étant parfaitement à l’aise avec notre corps, lequel doit bien fonctionner (donc érection sans faille pour les hommes, lubrification abondante dès les premières caresses pour les femmes, et orgasme pour tous).

Bref, avoir la sexualité de Ken et Barbie.

« Oh mon amour, la nuit dernière était si merveilleuse… »

Par contre, dès qu’on commence à avoir des rides ou des cheveux blancs, il faut laisser tomber. Idem pour ceux qui ont des enfants. Et ça semble parfaitement normal aux yeux de la société. Donc on laisse partir notre vie intime en quenouille, convaincus qu’à un moment, le plaisir du sexe, comme les nuits blanches sur le dancefloor, ce n’est plus pour nous.

Voilà le genre d’idées contre lequel je me bats.

J’ai pour souhait profond d’ouvrir, via ce blog, des portes pour que plus de gens aient une vie sexuelle plus épanouie. Y compris, quitte à prendre un contre-exemple, si pour certains la vie sexuelle épanouie consiste à assumer de ne pas être actifs sexuellement, et ce de leur plein gré.

Plus clairement :

Certaines personnes sont abstinentes, autrement dit elles font le choix de ne pas vivre d’acte sexuel même si elles peuvent en avoir envie. Pour des raisons qui leur sont personnelles.

D’autres personnes sont asexuelles, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas d’attirance sexuelle pour quelqu’un d’autre, ni pour elles-mêmes. Sans traumatisme ou incapacité physique. Leur réalité est juste comme ça.

Et pour moi ces deux choix de vie font partie du champ des possibles. Je les respecte totalement, même si j’ai du mal à les comprendre. Parce que la sexualité est un aspect de ma vie sans lequel je me sentirais incomplet. Et je pense qu’il est important de définir un peu plus ce que j’entends par « vie sexuelle ».

C’est quoi une vie sexuelle ? Réponse en six points

Sexualité [nom féminin] : Ensemble de tout ce qui est relatif au sexe.

Merci le dictionnaire…

Et pourtant j’aurais du mal à dire mieux. Mais ça mérite un peu de développement. Je vais vous détailler tout ce que ça englobe pour moi :

1. La connaissance biologique du corps. Comment on fait les bébés ? Comment fonctionne mon sexe, et celui de l’autre ? Hygiène, contraception et santé. Des choses élémentaires indispensable, mais aussi des tas de préjugés idiots à démonter (du type « les femmes qui ont leur règles ne peuvent pas monter une mayonnaise » oui, il y a des gens qui pensent ça)

2. la construction du genre : est-ce que je me sens femme ou homme dans mon corps d’homme ou de femme ? Quels sont les valeurs et modèles que j’associe au féminin ? Au masculin ? Quelle est la part de l’un ou de l’autre dans ma vie ? Sont-ils en paix en moi ?

3. la culture libidineuse. Les différentes formes d’orgasme, chez l’homme et chez la femme. Les zones érogènes. Les innombrables positions, pratiques et accessoires. L’érotisme et la pornographie. Tout ce qui parle de plaisir sexuel ou le représente.

4. La construction du désir : Qui est-ce qui m’attire ? Qu’est-ce qui m’attire chez l’autre ? Quel genre de physique, quel genre d’énergie ? Qui vient bousculer ces idées reçues en me touchant au cœur tout en étant l’exact opposé de ce que j’imaginais comme mon idéal ?

5. La connaissance du plaisir. Vu de l’intérieur. De soi à soi, connaître les endroits, les mouvements, les choses qui nous font du bien. Savoir se détendre, cultiver sa sensualité, son propre plaisir et ses orgasmes (qui n’en sont qu’une petite partie). Ecouter son propre corps, sentir comme notre état physique et mental joue sur notre libido. Mieux se connaître et se libérer du poids de la morale.

6. Le partage du plaisir. Savoir parler de sexe. Connaître l’autre, savoir lui donner du contact qui lui fasse du bien. Lui donner du plaisir et ressentir ce que cela nous fait. Partager notre plaisir, jouir ensemble. Se connecter et amener la spiritualité dans l’union.

En bref, la sexualité est un loisir, un art, une hygiène de vie. La sexualité est un jardin.

Un espace, naturel et accessible à tous, où l’on peut aller, tant qu’on veut. Que l’on peut cultiver, construire, entretenir. Et dont l’on peut profiter, plus ou moins activement. Ou au contraire s’y galérer, entre mauvaises herbes et fleurs fanées.

C’est quoi une vie sexuelle épanouie alors ?

Pour moi c’est un jardin qui me ressemble. Nourri par mes lectures, échanges et réflexions, il est unique et personnel, et je le modèle un peu plus chaque jour en accord avec ce que je suis.

Chacun aura sa propre vision de son jardin, sa manière d’y vivre et de le savourer, à son rythme. Du jardin zen aux massifs de fleurs odorantes, en passant par la jungle pleine de cachettes, il y a six milliards de jardins différents en ce monde.

Mais, universellement, dans « vie sexuelle » il y a « vie ». C’est quelque chose qui bouge, qui fluctue, qui n’est pas figé. Avec le temps, la maturité, les découvertes, on se prend à laisser de côté certaines zones… et à en exploiter d’autres. Et cela ne s’arrête jamais, y compris lorsqu’on vieillit et que notre corps se rappelle à nous, dans ses limites. Ou au contraire, quand on découvre soudainement un océan de joies nouvelles que l’on n’avait même pas osé imaginer.

Donc, si je devais le dire simplement, une sexualité épanouie, c’est une sexualité consciente.

Consciente des modèles sociaux ou familiaux qu’on n’est pas obligés d’accepter.

Consciente que le champ des possibles est vaste, que l’on n’en connait qu’une partie et qu’on en a exploré qu’une partie encore plus petite.

Consciente pour autant des immensités où l’on peut aller parfois, touché par la grâce. Ou la foudre.

Consciente de qui l’on est vraiment au fond de soi.

Et, sur base de cette conscience, que cette sexualité soit active, incarnée pleinement et avec responsabilité.

Que je puisse me regarder dans le miroir sans jugement face à l’ensemble de mes désirs et mes limites. Même les plus inhabituels.

Que je puisse choisir ce que je suis prêt à vivre et ce qui restera de l’ordre de la fantaisie.

Que j’assume de prendre soin de moi et de mes envies, par moi-même, sans attendre de mon ou ma partenaire.

Que cette connaissance profonde de moi me permette de respecter chacun avec empathie, dans ses choix et son parcours.

C’est un peu une profession de foi que je fais ici. Et je suis loin de vivre ou représenter pleinement cet idéal auquel j’aspire. Mais c’est le chemin vers lequel je me tourne, quelles que soient mes faiblesses et mes fautes.

Tout cela relève principalement d’une relation à soi-même.

Une forme d’indépendance sexuelle – et croyez-en l’expérience du dépendant affectif qui vous parle, c’est un sacré enjeu. Et pour autant il y a encore un grand pas à franchir pour entrer dans la dimension suivante, celle de la relation.

Comme le demande ma fidèle lectrice dans la deuxième partie de sa question : quid de la sexualité du couple ?

On n’a pas le droit d’être un couple qui ne fait pas l’amour ?

Si vous m’avez suivi jusqu’ici, vous vous douterez que je répondrai : bien sûr que si.

Mais ne partez pas si vite…

J’ai exprimé à quel point les clichés sociaux autour de ce que devrait être notre sexualité me gonflaient. Et j’ai cité en exemple le choix des abstinents et des asexuels. Donc a priori je devrais applaudir des deux mains les couples qui sont sexuellement inactifs.

Le fait qu’un couple ne fasse pas l’amour n’est pas pour moi un état de fait à prendre à la légère.

J’entends par là que si c’est une situation qui est venue avec le temps et les changements de la vie, et que chacun a l’air de s’en contenter sans en parler, il y a sans doute des points à éclaircir.

Prendre le temps de se poser, et en parler dans le couple, c’est construire sa vie sexuelle. Même sans qu’il y ait d’acte ensuite.

Tout simplement se regarder et faire le point, se dire des choses comme :

  • Es-tu à l’aise avec l’idée que nous parlions de sexualité ? De la tienne, de la mienne, de la notre ?
  • Est-ce que tu as du désir sexuel ? Pour moi ? En général ? Comment ça se manifeste ? A quel rythme, dans quel contexte ?
  • Comment vis- ton désir ? As-tu besoin de le satisfaire ? Seul ou forcément avec moi ? Que se passe-t-il si tu ne peux pas répondre à ton propre désir ? Si moi je n’y réponds pas ? Et si tu es satisfait, comment te sens-tu ?
  • Est-ce que pour toi c’est important dans notre relation ? Dans tes sentiments ? Qu’est-ce que tu trouves dans notre sexualité ? Qu’est-ce que tu viens chercher ? Qu’est-ce que moi je t’apporte ?
  • Que fait-on si moi je n’ai pas le même désir que toi ? Si je prends en charge mon plaisir par moi-même quand tu n’es pas disponible, qu’est-ce que ça te fait ? Tu préfères savoir ? Ou que ça reste mon secret ? Et si on inverse les rôles ?
  • Peux-tu te passer de sexualité pendant un moment ? Pour toujours ? Qu’est-ce que ça représente pour toi un couple qui ne fait pas l’amour ? Par rapport à ta culture, ton éducation ?
On peut même parler sans fleurs dans les cheveux

Ce ne sont que quelques pistes de questions. Si un échange profond entre partenaires fait ressortir que l’un et l’autre sont en phase avec l’idée de ne pas faire l’amour, ça me semble parfaitement sur, sain et consensuel (la triade chère à mes amis fans de relations plus extrêmes).

Bien entendu, nous sommes tous vivants, et même si un accord émerge, il me semble pertinent pour un couple de pouvoir se reposer de temps à autre ces questions, simplement pour s’assurer que les deux vont toujours dans la même direction.

Si la discussion fait naître des points de divergence, des questions sans réponse, tant mieux ! Ce sont autant de sujets à réfléchir pour chacun, et de réponses à écrire ensemble.

Les questions que l’on peut aborder ainsi dans une sexualité de couple sont infinies. Ce ne sont pas les plus évidentes à aborder de prime abord, mais la nature est bien faite, et souvent l’on découvre l’autre plus curieux, plus ouvert, plus délicat que l’on avait pu l’imaginer.

Et puis, faire l’amour, c’est parfois toucher du doigt à la magie, au divin, en tout cas à autre chose. Découvrir qu’on est deux gouttes d’eau dans l’océan, que les frontières du « toi » et du « moi » se dissolvent, et plus encore, que nous faisons partie d’un monde plus vaste qui résonne avec nous.

Et c’est tout ce que je peux souhaiter à deux partenaires qui tiennent à leur relation.

A vous de jouer maintenant !

3 réponses sur “Courrier des lecteurs #1 : Pourquoi avoir une vie sexuelle ?”

  1. Merci pour ce très beau texte. Libre et vivant. Qui ose dire des choses simples et naturelles. Alors que certains discours stéréotypés de tous bords nous en éloignent.
    Personnellement mon jardin sexuel est en piteux état. Un terrain vague dévasté, à l’abandon. Sans vie. Sans jolie fleur, et même sans fleur – fusse-t-elle moche – du tout. Un bout de terre sèche et aride qui a beaucoup souffert des ravages d’une météo externe capricieuse et très peu clémente : la foudre dévastatrice des pulsions d’un enculé de curé pervers s’est abattu dessus, alors que ce jardin ne demandait rien de tel.
    Mais il y a de l’espoir. Sous la terre inhospitalière, la vie n’est ni morte ni absente. Les graines du plaisir et de la jouissance de la vie sont toujours là, comme en hibernation, et n’attendent qu’un rayon de soleil chaleureux et de l’eau nourrissante et bienfaitrice pour se réveiller et éclore, en donnant alors tout le rayonnement qu’elles contiennent dans leur gènes.
    L’eau je vais leur en donner. J’ai même commencé à arroser ce jardin précieux, en allant fouiller sous la terre à la recherche de ces graines « perdues » ou plutôt oubliées. Quant au soleil, je suis certain que le joli sourire d’une femme se cache derrière les nuages de la très longue -trop longue – tempête qui commence enfin à s’éloigner …
    PS: je crois que je vais poster des extraits de votre texte sur facebook (en donnant le lien de cette page)

    1. Merci Jean-Luc pour ce commentaire, qui m’encourage à continuer à écrire, et qui percute aussi des bribes de mes propres zones arides.
      Comme tu le dis si bien, la Vie est là. Sous les blessures, les souffrances, et la cuirasse qu’on se construit, elle est plus forte que tout.
      Lentement mais sûrement, les graines cachées font éclater le plus épais asphalte, les premières feuilles se déploient et savourent enfin – quelle magie ! – la caresse du soleil, pour la première fois.
      Je te souhaite une douceur infinie pour ton jardin, et une compagnie bienveillante autour de toi.

      1. Merci à toi, Benny, pour ce très joli retour. Les premières feuilles commencent à se déployer … c’est normal c’est le printemps ! :o)
        La cuirasse et l’asphalte peuvent s’effriter et se dissoudre c’est certain: écrire est un bon moyen que j’emploie aussi. Et pour ma part, également un travail psy en profondeur avec un thérapeute de confiance.
        Plein de bonnes choses à toi dans ton futur jardin luxuriant, créé à ton image.

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